Je ne pensais vraiment pas qu’un jour tu disparaîtrais de mon horizon.
Lorsque je sortais sur la terrasse, mon regard immanquablement se dirigeait vers toi. Au petit matin, le soleil se levait derrière tes branchages.
Le pic épeiche t’avait adopté comme relais pour passer ensuite dans le verger voisin.
Quelques pas dans l’herbe encore humide de rosée.
J’aimais ton large tronc sur lequel grimpaient fourmis et lierre. La main caressante sur ta peau rugueuse, je faisais lentement le tour de ton espace.
Tu apportais un peu trop d’ombre aux buissons de bleuets qui se tordaient le cou à vouloir capter quelques rayons de lumière. Mais est-ce que j’avais le droit de t’en vouloir. Tu étais né bien avant eux, toi le centenaire !
Adossée contre ton flanc, il m’arrivait de poursuivre le mouvement de ton feuillage dans la brise du soir. Les cerises, trop haut perchées, étaient devenues inatteignables : seuls les étourneaux pouvaient s’en régaler éperdument.
Après chaque hiver, on voyait une de tes branches se sécher d’épuisement.
Dernières traces de bottes dans la neige.
Enfin, il a fallu prendre une décision. Non, ce n’était pas de gaîté de cœur, tu penses, D’abord quelqu’un a proposé d’enlever tes branches dangereuses, en pensant que le tronc pourrait encore accueillir le grimpereau. Mais quelle allure après une vie de majesté, amputé de toutes parts, ce n’était pas une fin digne d’un arbre-roi.
Pluie, brume et bruit de tronçonneuse.
On n’a pas eu le choix d’un temps magnifique pour le rituel de ton abattage : une pluie fine s’est glissée sur ton écorce au milieu de la matinée. Je n’ai pas eu le courage d’assister à ta “mise à mort”. Du fond de ma cuisine, j’entendais le bruit de la tronçonneuse qui devait te faire plier définitivement.
J’ai recueilli une dernière branche garnie de boutons floraux et je l’ai installée dans la véranda : le pied dans l’eau, elle nous offrira encore tes dernières fleurs blanches. Pour Pâques peut-être...