Chers lecteurs, vous avez sans doute remarqué que j’avais semé dans l’article précédent, ici et là, une expression qui a trait à la tolérance. Elle nous rappelle que la nature —la pensée humaine en est une— est composée de teintes, de parfums si divers que nous avons parfois peine à nous comprendre, à nous mettre en accord sur un objet. Cette expression m’habite depuis mon enfance, depuis l’âge de raison, grâce à la relation privilégiée que j’ai partagée avec un de mes grands-pères.

J’ai aimé mes deux grands-pères. Plus que mes grands-mères. Je peux l’affirmer maintenant alors qu’ils ont quitté le monde des vivants depuis longtemps. Avec le temps, il me reste les bons moments passés en leur compagnie, des instants parfois volés.
Mon grand-père maternel était un curieux insatiable de connaissances scientifiques. Il n’avait pas fait d’études, il était un ouvrier qualifié en métallurgie. Il achetait régulièrement le magazine “Sciences et Vie” et lorsque nous allions rendre visite à nos grands-parents, à l’heure de l’apéritif, il nous interpellait sur un sujet d’actualité concernant le plus souvent l’évolution de la technologie. Nous les petits-enfants, jeunes étudiants, nous étions ses interlocuteurs du dimanche. Il nous demandait notre avis sur un thème ou un article qu’il venait de parcourir dans son journal. Assis sur le canapé à côté de lui, nous échangions longuement, en aparté, alors que nos parents, oncles et tantes, installés autour de la table à manger, trinquaient bruyamment.
Nos discussions avec notre grand-père étaient aussi animées. Il semblait plus progressiste ou visionnaire que nous : il prédisait des bouleversements politiques ou sociaux inhérents au progrès technologique. Il n’avait pas le regard tourné vers le passé. Alors qu’il avait été victime de la grippe espagnole durant la première guerre mondiale et qu’il souffrait d’une maladie rare qui altérait ses fonctions musculaires, il conservait un esprit ouvert et positif. Parfois, nos points de vue divergeaient, mais sa façon de nous écouter inspirait confiance et respect. Nous arrivions chez lui avec nos soucis, nos “grognes” d’adolescents ou de jeunes adultes, et nous savions que nous repartirions libérés et plus forts en espérance.
Ces moments d’échanges étaient toutefois trop courts. Après le repas, très fatigué, il avait besoin de repos. Alors, au moment où notre grand-mère nous annonçait que le repas allait être servi, grand-père mettait fin à la discussion (qui n’avait abouti à aucune conclusion) en déclarant avec un sourire amusé :
«Eh oui, des goûts et des couleurs !»